
Ramón Oleaga Páramo
Bilbao, 1958. Il poursuit des études de droit, économie et histoire à l’Université de Deusto et á l’Université du Pays Basque (UPV-EHU). Dès lors, il travaille en collaboration avec nombreux musées, en cataloguant leurs fonds de cartographie historique, ainsi que commissaire d’expositions qui présentent ces collections. Il édite des publications comme Plasentia de Butrón-Plentzia: Cartografía Antigua (2000), Bilboko Estanpak 1575-1860 (2000), Euskal Herria Museoa: Kartografia Bilduma (2010), Durangaldeko kartografia = Cartografía histórica de la Merindad de Durango (2015), entre autres, aussi bien que les chapitres dédiés à la représentation historique du territoire dans les ouvrages Historia de Euskal Herria, Tomo I (2005) et Bizkaiko Foru Aldundiaren historia. 1500-2014 (2014), section « Bizkaia kartografian ».
Le Pays Basque et les cartes
La première réaction, en feuilletant un ouvrage tel que celui que le lecteur curieux tient entre ses mains, pourrait être de le considérer comme un simple élément ornemental, comme un livre qui, en raison de son apparence soignée, ne servirait qu’à décorer la table basse du salon. Or, ce n’est certainement pas l’intention dans laquelle il a été composé. Cette publication, outre son indéniable côté esthétique, répond a une volonté d’un tout autre niveau. Elle vise à offrir la cartographie qui, au fil du temps, a présenté le territoire actuellement connu sous le nom de Pays Basque – Euskal Herria – Vasconie, c’est-à-dire la région historico-anthropologique qui comprend aujourd’hui la Communauté autonome du Pays Basque, la Communauté autonome de Navarre et la Communauté d’agglomération du Pays Basque. Un territoire géographiquement délimité, en gros, par les fleuves Adour au nord et Ebre au sud et s’étendant de Lanestosa (Biscaye) à l’ouest à Ospitalepea (Soule) à l’est, et dans lequel la culture basque s’est développée tout au long des temps historiques. L’objectif ultime de cet ouvrage n’est donc pas seulement esthétique, mais fondamentalement culturel.
Nous souhaitons refléter la terre ou le pays des Basques, leur territoire, la façon dont ils se sont décrits euxmêmes, ou plutôt, comme nous le verrons plus tard, comment ils ont été décrits par des tiers. Et, pour ce faire, pour le déterminer, nous aurons recours à des sources cartographiques. La manière dont a été transcrit ce territoire où des dizaines de générations de Basques ont développé leur existence, sans qu’ils n’aient souvent avoir une idée claire de la physionomie du milieu dans lequel ils vivaient, bien au-delà de leur vallée, de leur plaine ou de la rive de leur fleuve familiers.
Nous devons l’idée de cette publication à Jose Mari Esparza, qui s’était déjà aventuré dans le domaine de la cartographie avec un succès non-négligeable dans des travaux antérieurs et qui m’a proposé de compléter le corpus déjà assez vaste composé par lui à l’aide d’une vision que l’on pourrait qualifier d’« historicocartographique ».
Pour la sélection des documents, il a été nécessaire de consulter les catalogues et les fonds des bibliothèques et musées du Pays Basque, de la Bibliothèque Nationale d’Espagne, ainsi que d’un grand nombre d’institutions spécialisées, dont l’Institut Cartographique de Catalogne et l’Institut Géographique National d’Espagne. En outre, de nombreuses bibliothèques nationales ont également été fouillées (France, Angleterre, Portugal, etc.), ainsi que diverses collections privées en Espagne et ailleurs, notamment la remarquable collection David Rumsey.
Lors d’une première sélection, nous avions accumulé quelques milliers d’exemples dans lesquels, à plus ou moins grande échelle, le Pays Basque se trouvait transcrit d’une façon ou d’une autre. Depuis les exemples les plus anciens à une échelle réduite, où l’étiquetage toponymique était simplifié à une seule référence, aux exemples les plus modernes où toutes sortes d’informations abondent sur des cartes à une échelle très détaillée.
Sur la base de cette première approximation grossière, une sélection plus scientifique a été effectuée, aboutissant à un corpus d’un peu plus de 800 cartes qui, d’une manière ou d’une autre, reflétaient le milieu où vécurent et vivent les Basques sur le plan cartographique. Enfin, nous avons examiné l’ensemble de ces cartes afin de caractériser leur pertinence dans le cadre de ce travail. Dans les exemples les plus anciens, la simple référence générique qui accréditait « l’entrée dans l’histoire » de ce coin du sud-ouest de l’Europe a été acceptée comme suffisante, tandis que dans les plus récents, notre exigence première a été soit que l’artefact cartographique se concentre sur l’ensemble du territoire du Pays Basque – Vasconie, soit qu’il le fasse plus précisément sur certaines de ses parties, en évitant dans tous les cas l’incorporation de cartes détaillées ou de plans de villes ou de communes.
À la suite de cette étude, nous avons finalement sélectionné les quelque 300 exemples qui, à notre avis, caractérisent la représentation du Pays Basque tout au long de l’Histoire, et nous avons mené un travail de recherche méticuleux sur ces documents. Il ne faut pas oublier que la plupart d’entre eux ont été publiés dans le cadre d’un ouvrage plus vaste, qu’il s’agisse d’un atlas, d’un livre de voyage, de géographie ou autre, même s’ils nous sont parvenus sous forme de feuilles volantes, et que beaucoup d’autres, surtout les plus récents, à partir de la fin du XVIIIe siècle, ont été imprimés et commercialisés séparément. L’objectif était de relier chacune ces cartes à l’ouvrage de provenance et, à l’intérieur de celui-ci, à la date de publication d’une première édition ou d’une version de la carte en question. Grâce à cette analyse, un dossier détaillé a été réalisé pour chacune des cartes que nous publions finalement, dans lequel, outre l’analyse de l’auteur et sa mise en contexte dans la production de la carte étudiée, la date de publication effective du premier état de chaque planche est retracée, car dans le domaine de la cartographie, il est habituel d’utiliser sans discernement des planches préexistantes dans des oeuvres qui ont souvent été publiées à des siècles d’intervalle, car le coût élevé de la gravure d’une planche et de son impression rendait nécessaire la réutilisation, pratiquement à l’infini, de la même image, discrètement retouchée dans sa paternité ou dans laquelle on fait disparaître la date de gravure afin de faire passer inaperçu le fait que son contenu était devenu périmé.
Pour toutes ces raisons, le catalogage du matériel cartographique est, pour le moins, une tâche ardue. Dans le cadre de nos recherches, nous avons constaté plus souvent qu’à notre tour qu’une carte donnée est cataloguée de diverse manière par différentes institutions, ou même qu’aucune d’entre elles ne correspond aux dates ou aux auteurs que les répertoires de référence (Koeman, Pastoreau…) proposent comme possibles. Il est vrai aussi que le développement actuel de la numérisation des bibliothèques nous a permis d’accéder à une multitude de documents d’une façon qui, il y a seulement 20 ans, nous aurait obligés à faire le tour du monde… pas exactement en 80 jours. En bref, aucun catalogage n’a été définitivement considéré comme acquis et, dans tous les cas, nous avons recherché une double confirmation des informations publiées. Cette recherche approfondie est réduite dans sa version aujourd’hui imprimée, à une brève légende de carte avec mention de l’auteur, du lieu, de la date et un bref commentaire pour en permettre une meilleure compréhension, mais elle pourra être incorporée dans des publications ultérieures de nature plus technique.
L’histoire de la représentation du territoire du Pays Basque est similaire à celle des moteurs de recherche géographique numérique actuels, en ce sens qu’elle est partie, dans les premiers temps, d’une vision lointaine, large, à petite échelle, englobant non seulement les lieux que nous identifions aujourd’hui comme en faisant partie, mais aussi, de manière imprécise, d’autres espaces environnants. À ces petites échelles, l’étiquetage peut même englober le nord de l’Ibérie ou déborder sur l’Aquitaine. Au fur et à mesure que l’on avance dans l’Histoire, les cartes, à la manière d’un « zoom » photographique, grossissent et améliorent les échelles et les détails.
L’amélioration de la qualité de la représentation est liée à plusieurs facteurs. Tout d’abord, quelle que soit la connaissance du territoire, les techniques de reproduction sont aussi laborieuses que coûteuses. Imaginons un original artistique dessiné, puis gravé sur une matrice, l’épreuve imprimée sur papier, puis subissant corrections ou ajouts qu’il faut à leur tour retranscrire sur la gravure de la matrice, imprimer de nouveau, etc. Malheureusement, à l’exception de quelques plans incorporés dans des litiges juridiques, aucune carte manuscrite de l’ensemble du pays, ni même de l’une de ses composantes, n’a survécu jusqu’à une période déjà avancée du XVIIIe siècle. L’état de l’art de la reproduction de ces originaux inconnus est l’autre écueil que nous rencontrons, qu’il s’agisse de la technique xylographique (gravure sur bois) ou de la chalcographie, gravure sur cuivre, l’impression de ces cartes nécessite la gravure d’une matrice et son estampage, ce qui implique une technicité qui, pratiquement jusqu’au XIXe siècle, n’était à la portée que d’un nombre d’imprimeurs très réduit.
Il convient d’anticiper que, jusqu’à très récemment, nous manquions de cartes visant à montrer de manière spécifique ce que l’Histoire a appelé pendant plusieurs siècles Pays Basque – Vasconie. Cela nous a conduits, pour les cartes les plus anciennes, à présenter les cartes européennes ou péninsulaires qui, dans un cadre beaucoup plus large, reflètent notre réalité. Dès le XVIIe siècle, on commence à publier des cartes régionales qui, avec des limites imprécises et, dans de nombreux cas, de grandes distorsions géographiques font que l’oeil du géographe de s’approche davantage de notre pays. Le géographe, à cette époque était toujours un étranger au pays, sans que l’origine locale de certaines de ses informations soit documentée, même si, pour certaines cartes, il est évident que l’auteur étranger aurait pu compter sur des informateurs locaux. Tout au long du XVIIIe siècle, pour en faire un survol rapide, nous passons de ces cartes plus grossières à un autre détail qui, tant pour les territoires péninsulaires qu’au-delà des Pyrénées, se concentre sur des cartes unitaires pour chacune des grandes entités étatiques. Au XIXe siècle, l’état continu de confrontation guerrière, pendant la période napoléonienne et les diverses interventions successives dans la péninsule qui se sont poursuivies avec les affrontements carlistes, a donné lieu à une cartographie très riche, redevable à la fois aux besoins opérationnels des armées et à l’information demandée par les citoyens. D’autre part, à partir du milieu du XIXe siècle, s’est manifestée une nouvelle conscience de la formation et de l’information des élites, ce qui a conduit, de part et d’autre des Pyrénées, à la publication de différents atlas provinciaux qui incluaient chaque unité territoriale en détail. Dans le dernier tiers du siècle, nous avons des exemples strictement culturels et généralement liés à l’étude de la langue basque, dont le centre de représentation est précisément l’ensemble du Pays Basque.
Au XXe siècle, les exemples se multiplient. À partir de 1918, l’impulsion donnée à la culture basque par les Congrès d’Études Basques a permis de générer une conscience culturelle qui s’est reflétée dans la cartographie. Dans le dernier quart du siècle, et jusqu’à aujourd’hui, nous trouvons, d’une part, la cartographie officielle des différentes administrations et, d’autre part, à partir d’une vision intégratrice, des publications très diverses qui présentent des cartes traduisant culturellement et géographiquement l’ensemble du Pays Basque – Vasconie.
À la lecture de ce travail, soyons attentifs et faisons appel à nos capacités critiques ; nous devons être conscients de certaines réalités qui échappent à la formulation strictement technico-cartographique et qui, dans la pratique, influent sur leurs récepteurs, car les cartes sont rarement innocentes.
La cartographie est une arme puissante et, en tant que telle, elle peut être utilisée à des fins instrumentales, en la déviant de ses prétentions scientifiques initiales et en y sous-entendant des objectifs d’une toute autre nature. La cartographie n’est pas simplement une représentation visuelle d’un territoire ; elle va bien au-delà et joue un rôle important dans la construction des réalités mentales et des perceptions humaines du monde qui nous entoure. La représentation graphique des caractéristiques géographiques, politiques, sociales et culturelles sur les cartes génère et façonne de nouvelles réalités mentales qui influencent la manière dont les gens comprennent le territoire, interagissent avec lui et s’y rapportent.
Les cartes, en définissant des frontières géographiques ou politiques, jouent un rôle important dans la construction de l’identité et de l’appartenance, quelles qu’elles soient. Les frontières tracées dans chaque exemple spécifique peuvent influencer la formation des identités nationales et régionales ; elles peuvent contribuer à consolider les liens culturels partagés par différentes communautés tout en générant un sentiment d’enracinement et d’appartenance des individus à un territoire spécifique. Corrélativement, elles peuvent également influencer la formation de préjugés et de perceptions sociales, en renforçant les stéréotypes et les constructions culturelles existants, pour finalement façonner l’opinion publique et la prise de décision politique et économique, l’administration territoriale et le partage du pouvoir.
En reconnaissant l’impact de la cartographie sur la construction des réalités mentales et la création de récits culturels, il est important d’analyser de manière critique les centaines d’exemples que nous proposons et d’examiner comment ils peuvent influencer notre compréhension du territoire et, en fin de compte, de nous-mêmes en tant qu’individus.
Cet avertissement critique formulé, voici venu le temps de lire et d’admirer ces cartes, et d’entreprendre un voyage à travers les siècles grâce à ces documents de papier, afin d’appréhender, une fois bien calé dans un fauteuil confortable, la diversité historique et géographique d’Euskal Herria, le Pays Basque.

