
Jose Mari Esparza Zabalegi
Tafalla, 1951. Il effectue des études de technicien supérieur aux Salésiens de Pampelune, puis travaille dans la fonderie Victorio Luzuriaga de Tafalla. En 1985, il prend son envol comme membre fondateur de la société Altaffaylla Kultur Taldea, collaborant de même avec l’historien José María Jimeno Jurío et publiant les premiers ouvrages sur la mémoire historique, tels que Navarra 1936, pionnier en la matière.
Depuis 1988, Esparza dirige la maison d’édition Txalaparta, où il a contribué à la création de plus de 1300 livres, tantôt en basque tantôt en espagnol. Au cours de plus de 30 ans, il a impulsé plusieurs revues, associations, fondations et maisons d’édition. En outre, il a écrit ou collaboré à plus de trente livres portant sur des sujets divers, notamment les coutumes locales (recueil de chansons, jotas, ou patrimoine lexical), histoire basque, essais historico-politiques, ainsi que cartographie du Pays Basque.
Cartographie orale
En 2011, date du mon premier livre de cartographie, je fis déjà part de ma perplexité quant à l’absence d’un atlas rassemblant l’abondante cartographie de l’ensemble de notre territoire Vascon, Navarrais, Basque, ou Basco-navarrais, appelé en langue romane ce que nous avons nommé en basque, pendant des siècles, Euskal Herria, le Pays Basque.
Cette première approche, réalisée en visant d’autres objectifs et d’autres urgences, avait servi de tremplin pour continuer à visiter des bibliothèques cartographiques et des collections spécialisées du monde entier, jusqu’à constituer une collection qui n’a rien à envier à de nombreuses autres, généralement publiées sous le patronage et le mécénat d’universités, d’États souverains, de régions autonomes ou de grandes institutions.
En chemin, j’eus la chance de rencontrer Ramón Oleaga, aussi érudit en cartographie que passionné par son pays, et de là surgit cet alliage entre un Biscayen de Bilbao et un Navarrais de l’Ager vasconum et son fruit, cet Atlas qui, j’en suis sûr, fera date dans la bibliographie et la cartographie de notre pays.
Une carte, dit mon ami l’historien et professeur Juan Madariaga, ne fait pas que représenter un territoire, elle le produirait également. La cartographie transcenderait ainsi son caractère purement instrumental pour devenir un artefact culturel, remplissant souvent une fonction idéologique importante d’identification interne et externe. Elle serait également un indicateur important pour comprendre la vision d’un pays, en l’occurrence l’ancienne Vasconie, à travers l’histoire.
Des centaines de cartes nous permettent de découvrir, ici, une cartographie unitaire, malgré nos divisions administratives, engendrées tout d’abord par deux États différents, si souvent en conflit, qui ont ensuite débouché sur diverses dénominations plus ou moins définies recouvrant des territoires tels que le Royaume de Navarre, les Provinces Vascongades, la Terre des Basques, plus connue comme Basse-Navarre (aussi appelée Ultrapuertos), ce qui nous oblige aujourd’hui à chercher un titre approprié pour cet atlas. C’est le pays aux cent noms qui faisait déjà se lamenter Wilhelm von Humboldt en 1805. Le premier nom de pays, ou choronyme, de tous, « Wasconia » (UUasconia), sera suivi de beaucoup d’autres, parfois écrits sur des cartes, mais bien plus souvent sous une forme descriptive issue d’un certain usage oral et transcrite dans ce que j’ai baptisé la « cartographie orale ».
Ainsi, au IIe siècle, le territoire des Basques est mentionné pour la première fois dans l’œuvre du géographe Ptolémée. Le poète latin Prudentius, né dans la ville vasconne de Calahorra, appelle l’Èbre « le fleuve basque ». Vers 393, Paulinus de Nola fait déjà référence au Vasconiae saltus. Pline parle du Vasconun Saltus, et Tite-Live du Vasconum Ager, dénominations désignant approximativement la montagne et la plaine de l’ancienne Vasconie, qui occupait principalement la région de l’actuelle Navarre. Elle s’étendait des Pyrénées, avec un accès à la mer par Fontarabie (ou Hondarribia) et Oiartzun, à la rive droite de l’Èbre, en passant par Calagurris, soit Calahorra, et la Rioja orientale. D’est en ouest, elle comprenait des terres de Huesca et de Saragosse, incluant la ancienne ville de Segia, l’actuelle Ejea de los Caballeros, et Salduba, aux abords de la capital d’Aragon, jusqu’à la frontière avec les Vardules, les Caristes et les Autrigons, tribus occupant, en gros, la partie ouest du territoire en question.
Ce premier noyau de la Vasconie, le territoire des Vascons, déborde ensuite sur tous les territoires occupés par les tribus basques. Au VIe siècle, l’actuelle Communauté autonome du Pays Basque, l’Iparralde, en l’occurrence Communauté d’agglomération Pays Basque, et l’Aquitaine étaient également considérées comme formant partie de la Vasconie. Plus tard, ce nom devient exclusivement celui de la partie continentale, au nord des Pyrénées, de telle manière qu’il se réduit à la région au sud de la Garonne, qui prendra donc le nom de Vasconie, puis celui de Wasconie, qui deviendra finalement la Gascogne.
Sur certaines cartes, nous trouvons le nom « Navarre » pour l’ensemble du Pays Basque, ce qui correspond à certains textes anciens, comme un document anglais de 1190 : « La terre du roi de Navarre commence au port appelé Huarce (Oiartzun) et s’étend jusqu’aux eaux de Castro (Urdiales, aujourd’hui situé à Santander), qui divise la terre du roi de Navarre de celle du roi de Castille ».
En 1571, le Labourdin Joanes Leizarraga, au nord des Pyrénées, mentionne déjà pour la première fois Heuscal-herria, que le natif de la province d’Alava (sud des Pyrénées) Joan Pérez de Lazarraga, quelques années plus tard et au sud du pays, confirmera sous le nom de eusquel erria.
En 1638, dans son ouvrage Notitia utriusque Vasconiae, Arnaud Oihenart mentionne les deux Vasconies: « Les Basques, certains habitent en Ibérie, en deçà des Pyrénées, d’autres en Aquitaine, au-delà des Pyrénées. De ce côté-ci vivent les Navarrais, les gens de Jaca, d’Alava, de Guipuscoa et de Biscaye ; de l’autre côté des Pyrénées, les Gascons et les Vasci », désignant par là les Navarrais ultra-pyrénéens. Et en 1643, l’écrivain navarrais Pedro Agerre Axular, dans son œuvre Gero, donnait déjà une description plus moderne et plus précise du Pays Basque : Çeren anhitz moldez eta differentqui minçatçen baitira euscal herrian, Naffarroa garayan, Naffarroa beherean, Çuberoan, Lappurdin, Bizcayan, Guipuzcoan, Alaba-herrian, eta bertçe anhitz lekhutan, c’est-à-dire : « Car au Pays Basque, les gens parlent de diverses façons et différemment en Haute-Navarre, en Basse-Navarre, en Soule, en Labourd, en Biscaye, en Guipuscoa, en Alava et en bien d’autres lieux », soit les septe territoires basques.
Dans langue romane, les noms d’ensemble varient d’un auteur à l’autre. « La Cantabrie (…) est le pays de l’Èbre, de la mer Océane, des provinces de Guipuscoa, de Biscaye, d’Alava, et de ce royaume jusqu’à la France », écrit Antonio Chavier dans Fueros del Reyno de Navarra en 1686. Cervantes, selon l’usage de l’époque, appelait tous les Basques vizcainos et, dans son œuvre La gran sultana (1615), il précise que la Biscaye est « à la frontière de la Navarre, à côté de l’Espagne ».
Cantabrie, Biscaye… ou Navarre. Certains auteurs ont noté que dans les pays catalans, tous les Basques étaient appelés Navarrais sans distinction. Les cartes où la Navarre couvre tout le territoire ne manquent pas, et cette tradition perdure au moins jusqu’à Sabino Arana, qui en laisse une trace. À cette accumulation de noms s’ajoute celui de la députation du royaume de Navarre, son organe de gouvernement, qui en 1672 désigne « ses enfants et ses natifs et ceux de la très noble seigneurie de Biscaye et des provinces de Guipuscoa et d’Alava » comme conformant « toute la nation basque ».
À tous ces noms de l’ensemble du territoire s’en ajoutent de nouveaux tout au long du XVIIIe siècle. En 1712, Joanes Etxeberri cite le « Pays Basque et tous les Basques » (…) précisant également en 1718 que « les provinces que l’on appelle aujourd’hui basques et où l’on parle la langue basque ne sont que la majeure partie de la Haute-Navarre, de la Basse-Navarre, de la Soule, du Labourd, du Guipuscoa, de la Biscaye et la province d’Alava ». En 1745, l’écrivain et érudit basque Manuel Larramendi donne une définition similaire, propose un nouveau nom et lui donne pour la première fois un objectif politique : « Comment se fait-il que cette nation privilégiée ne soit pas une nation distincte, une nation à part entière, une nation exempte et indépendante des autres (…) Pourquoi trois provinces d’Espagne –Guipuscoa, Alava et Biscaye– et que dire du royaume de Navarre, dépendraient-elles de la Castille, et trois autres, Labourd, Soule et Basse-Navarre, de la France? Posons donc la question aux uns et aux autres, et nous nous appellerons les Provinces Unies des Pyrénées ».
En 1786, Diego de Lazcano traduit l’Ensayo sobre la nobleza de los Bascongados (« Essai sur la noblesse des Basques »), qui définit le territoire avec précision : « Sous le nom de Bascongados, nous comprenons aujourd’hui les habitants de la Haute-Navarre, ceux ‘Alava, les Guipuscoans et les Biscaïens, qui reconnaissent le roi d’Espagne ; et les habitants de la Basse-Navarre, les Souletins et les Labourdins, qui obéissent à la couronne de France. Tous ces peuples ont la même langue, que les Castillans appellent Bascuenze, les Français Basque, et les natifs du Pais Huscara ou Heuscara ».
Au XIXe siècle, la cartographie du pays devient plus précise et plus abondante, conformément à la vision diffusée par les voyageurs, les militaires, les anthropologues et les linguistes. Loin de s’unifier, les noms romans du territoire se multiplient : « La Navarre et le Pays Basque sont appelés les Provinces unies d’Espagne […]. [Leurs habitants,] bien que vivant sur les deux frontières de la France et de l’Espagne, ils ont un caractère et un aspect tout à fait particuliers, distincts de la France et de l’Espagne », écrivait von Humboldt en 1801.
En 1817, le voyageur et érudit français Victor Joseph Étienne Jouy réalise une autre esquisse précise d’un territoire qui, quelques années plus tard, surtout après la première guerre carliste, se traduira par une riche cartographie : « Les Basques habitent sur les versants opposés des Pyrénées occidentales ; la plus grande partie de cette nation est soumise à l’Espagne et forme la population de la Navarre, de l’Alava, de la Biscaye et de la Guipuscoa. Les Basques français occupent le long des Pyrénées septentrionales un petit territoire divisé en trois comarques désignées par Basse-Navarre (Benabarre), Soule (Zuberoa) et Labour (Labort), qui, avec le Béarn, constituent le département ou la province des Basses-Pyrénées ».
De la même manière que la cartographie allemande de ce siècle nous dessine avec intérêt et professionnalisme, tant les voyageurs que les scientifiques écrivent à de nombreuses reprises sur l’énigmatique territoire des Basques. Dans son livre Züge durch die Hochgebirge und Thäler der Pyrenäen (Berlin, 1825), Wilhelm von Lüdemann affirme que « la plus grande partie (des Basques) reconnaît le sceptre de l’Espagne et habite presque exclusivement les provinces de Haute-Navarre, d’Alava, de Biscaye et de Guipuscoa, disposées en forme d’anneau autour du golfe de Gascogne. Un territoire plus petit, ne dépassant pas 70 000 familles, peuple le département français des Basses-Pyrénées. […] Les Basques eux-mêmes séparent leur territoire qu’ils appellent Hescual-herriac (le Pays Basque) […] les Basques ne connaissent pas de patrie en dehors de leurs montagnes ».
Le XIXe siècle est celui des dictionnaires encyclopédiques. En 1833, paraît à Paris le Dictionnaire de la Conversation, composé par Eugène Garay de Monglave, qui remet au goût du jour un choronyme alors tombé en désuétude: « La Cantabrie actuelle, dont la population peut s’élever à 800.000 individus groupés sur les principales hauteurs qui s’approchent des deux versants des Pyrénées, se compose de sept provinces, dont trois sont en Espagne et quatre en France. Les trois provinces espagnoles sont la Biscaye, le Guipúzcoa et la Haute-Navarre, en basque Nafarrua, le pays des vignes. Les provinces françaises sont le Labur, Laphhur-duy, solitude ; la Basse-Navarre, en basque Garazi, pays de nombreuses sources, le pays de Mixe, Amieuze, et le Sola, Zuberoa (…) Qu’ils occupent le nord ou le sud des Pyrénées, les Basques offrent l’aspect d’une colonie étrangère nichée dans les provinces espagnoles et françaises. Leur sang, leurs coutumes, leur langue, leurs habitudes, dressent une barrière entre eux et tout ce qui les entoure ».
Les dictionnaires espagnols allaient dans le même sens : « Ces pays, derniers vestiges de l’ancienne race des Ibères, occupent les deux versants des Pyrénées occidentales, entre la France et l’Espagne, et forment une population d’environ 918 000 âmes, divisée en sept provinces, quatre espagnoles et trois françaises », peut-on lire dans le Diccionario General Etimológico de la Lengua Española, publié en 1883. Cinq ans plus tard paraît le Novísimo Diccionario Enciclopédico de la Lengua Castellana, sur lequel nous pouvons lire que les Basques « habitent les deux versants des Pyrénées, les trois provinces appelées Vascongades, les pays français du Labourd et de la Soule et tant la Haute-Navarre que la Basse-Navarre, soit la Navarre espagnole et la Navarre française ». Parallèlement à ces définitions, nous assistons à une prolifération de cartes qui dessinent et enrichissent de contenu graphique cette « cartographie orale ».
La littérature orale et écrite en langue basque offre pareillement d’innombrables citations, comme celle de Jean Martin Hiribarren en 1853 :
Nafarroa-Behera, Chubero, Laphurdi
Franciari citzaizcon partitetan geldi
Españiaco dire Nafarroa gora
Alaba, Guipuzcoa, Bizcaia ederra
Tant le prolifique journaliste et linguiste Agosti Xaho que l’éminent philanthrope Antoine, ou Anton, d’Abbadie, principal instigateur des jeux floraux ou fêtes basques établies depuis 1851, mettent en évidence cette unité des septe territoires traditionnels. Tous les deux contribuent à générer le terreau nécessaire pour l’éclosion du blason Zazpiak Bat, soit « les septe ne sont qu’un », dessiné à la fin du XIXe siècle. Celui-ci ainsi que son slogan ne passe pas inaperçu à l’écrivain et agitateur Biscayen Sabino Arana, qui emprunte l’idée et la développe.
À la fin du XIXe siècle, lors de l’essor du mouvement de soutien aux fors (lois et institutions autochtones) et des mouvements culturels basques, de nombreux Basques soulignent leur unité géographique : « Tous les Basques, que ce soit ceux de la France ou ceux de l’Espagne, écrit Gratien Adéma Zaldubi en 1894, forment une seule et même famille […]. Les sept pays basques sont unis, les sept ne font qu’un. Lapurdi, Basse-Navarre, Zuberoa pour la France ; Navarre, Guipuzcoa et Biscaye et Alava pour l’Espagne ».
À cette époque, une véritable cartographie basque est déjà en cours, couvrant l’ensemble du territoire, encouragée par de nouvelles institutions culturelles du pays comme Éusko Ikaskuntza et comptant sur le soutien des députations provinciaux. À l’étranger, des livres et des guides de voyage diffusent la cartographie et les définitions textuelles du Pays Basque, Baskenland, Paesi Baschi, Pays Basque, et d’autres, comme celle fournie par Romilly et Katharine Fedden : Zaspiak-bat, l’Eskual Herria of Basque song and story. Of these, three are in France: Labourd, capital Bayonne; Basse-Navarre, capital St, Jean-Pied-de-Port; La Soule, capital Mauléon; and four are in Spain: Guipuzcoa, capital San Sebastian; Biscaye, capital Bilbao; Alava, capital Vittoria; and Navarre, capital Pampeluna (The Basque Country, Londres, 1921).
Même à des périodes de plus grande centralisation et de persécution des identités périphériques, on n’a cessé d’imprimer des textes et des cartes englobant l’ensemble du périmètre du Pays Basque. Comme le dit Pío Baroja dans son ouvrage El País Vasco, paru en 1953, « quatre provinces forment le Pays Basque espagnol : Alava, Guipuscoa, Navarre et Biscaye, dont les capitales respectives sont Vitoria, Saint-Sébastien, Pampelune et Bilbao. Trois provinces composent le Pays Basque français : le Labourd, la Basse Navarre et la Soule ». On trouve des définitions similaires chez des auteurs phalangistes comme Manuel Iribarren Paternain (Navarra, ensayo de biografía, 1956) ou José María Iribarren, né à Tudela (Vocabulario Navarro, 1952) : « Euskalerría : nom donné au Pays Basque, c’est-à-dire à la Biscaye, au Guipuscoa, à l’Alava et à la Navarre en Espagne, et à Labourd, Benabarre [Basse-Navarre] et Zuberoa [Soule] au Pays Basque français. En basque, Euskalherria signifie pays des Euskos ou des Basques ». Ces sources traditionnelles ont été reprises par l’Enciclopedia Salvat (1967), l’Enciclopedia Larousse (1972), l’Espasa-Calpe (1994) et d’autres, toutes avec des définitions très similaires.
Cet atlas est consacré à cette terre. Une terre qui tantôt s’étend jusqu’aux Asturies et à certaines parties de La Rioja, de Huesca ou du Béarn, tantôt se divise en cartes provinciales ou en divisions politiques, telles que le royaume de Navarre, les Provinces Vascongades ou le Pays Basque au nord des Pyrénées. Mais en fin de compte, elle englobe toujours un peuple parfaitement défini depuis des siècles et qui, au-delà des cent noms que déplorait Humboldt, a toujours été en langues romanes l’ancienne Vasconie et, dans la langue propre de ses habitants, Euskal Herria.

